La problématique de la nouvelle haïtienne à travers l’œuvre d’Ignace Nau
- Frenand Léger

- 23 oct. 2025
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 31 oct. 2025
Situation de la nouvelle haïtienne
La nouvelle littéraire haïtienne est un objet complexe d’une grande richesse littéraire, historique et sociologique. Malgré son ancienneté, son originalité et sa grande diversité qui lui valent une place essentielle dans les littératures francophones, elle n’a pas encore attiré l’attention des spécialistes de la poétique des genres littéraires dans le milieu académique. En l’absence d’études théoriques systématiques portant sur les distinctions formelles et discursives existant entre les différents sous-genres de récit bref de fiction en Haïti, nous nous permettons de rassembler l’ensemble de la prose fictionnelle d’Ignace Nau sous la dénomination de « nouvelle littéraire ». Le terme « nouvelle » prend alors ici le sens englobant, mais en même temps spécifique, du vocable anglo-saxon short story. En considérant le conte de tradition orale comme une catégorie à part, le terme short story s’avère en effet plus spécifique que ses équivalents français, à savoir « genre narratif bref » ou « récit bref de fiction ».
Vu le contexte de sa production et les sujets qu’elle traite, l’œuvre fictionnelle d’Ignace Nau permet d’avoir une discussion intéressante sur des questions fondamentales relatives à la nature, au statut particulier du récit produit en Haïti dans la première moitié du XIX e siècle et surtout de ses rapports avec la littérature française. Les nouvelles que Nau publie dans la presse entre 1836 et 1839 constitue en effet un corpus important de textes littéraires d’expression française produits en Haïti, sur Haïti, et par un Haïtien, dans un contexte francophone même si le terme « francophonie » n’existait pas encore à l’époque. Présenter ce corpus nous amène donc à aborder trois objets d’études qui représentent trois difficultés persistantes pour les spécialistes de littérature. La première difficulté réside dans la nouvelle qui est un genre littéraire extrêmement problématique. C’est un genre de la miniature et comme toutes les miniatures, il est sous-estimé, minorisé, donc dévalorisé, peu étudié et surtout très mal défini par rapport aux autres genres littéraires. La deuxième difficulté se situe dans le caractère paradoxal de l’adjectif « francophone ». L’expression « littérature francophone », qui était censée rassembler toutes les littératures écrites en langue française, est, au contraire, utilisée de nos jour pour marquer une distinction entre la littérature française de France et celles de ses anciennes colonies. Parmi ces anciennes colonies, Haïti reste, comme nous le savons tous, un cas complexe d’une difficulté quasiment insurmontable. Et les multiples problèmes politiques et économiques, auxquels Haïti fait face depuis que ce pays est devenu la première République noire, ont de sérieuses conséquences sur toutes les activités de la vie quotidienne y compris la production littéraire.
La situation de la nouvelle haïtienne est donc triplement problématique. La nouvelle, qui a toujours été un genre littéraire minorisé à l’intérieur de l’hexagone, et ce, pour des raisons essentiellement d’ordre générique et formel, subit une double minorisation lorsqu’elle est produite par des écrivains originaires d’anciennes colonies françaises puisqu’elle s’intègre du coup dans une littérature dite de la « périphérie ». Nous savons tous que les périphéries sont toujours subordonnées à un « centre ». Quand la dite périphérie est une ancienne colonie de couleur qui s’inscrit dans ce que l’on appelle les littératures francophones du Sud, la situation, déjà fragile, de la nouvelle s’aggrave encore plus. En l’absence de critères objectifs permettant de déterminer la valeur littéraire d’une œuvre, d’un genre ou de la littérature de tout un peuple, le phénomène de dévalorisation de la nouvelle haïtienne dépasse alors le sphère purement littéraire pour s’appuyer sur des facteurs socio-historiques, économiques et politiques. Malgré toutes ces difficultés, les écrivains haïtiens ont réussi à produire un corpus nouvellistique original d’une richesse littéraire et d’une diversité hors du commun. Il s’agit ici de jeter un coup d’œil sur l’œuvre d’Ignace Nau, le premier écrivain haïtien à avoir produit et publié des nouvelles littéraires d’expression française, afin de rendre compte de ce phénomène littéraire et pour enfin démontrer sa place capitale dans les littératures francophones.



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